L'histoire et les buts
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CESAR GEOFFRAY SE RACONTE ET RACONTE A CŒUR JOIE |
Vingt-cinq ans de chant choral avec César Geoffray: tel était le thème du concert donné à Lyon le 23 janvier dernier, en hommage au compositeur et à l'occasion d'un anniversaire d'importance. Pour le célébrer à notre manière, nous donnons ici le texte de la déclaration enregistrée par César Geoffray pour les Archives des mouvements musicaux de jeunesse allemands.
(Extr. de Kontakte, n° 4/1966, Ed. Möseler, Wolfenbuttel) .
Pour
présenter notre Mouvement je crois qu'il est nécessaire de parler d'abord un peu de moi ce que je
suis et d'où je viens. Et tout d'abord mon enfance, dans une famille modeste, dont le père voyageait
beaucoup. Moi aussi, à ses basques, tout enfant, j'ai beaucoup voyagé, à travers la France,
l'Algérie et le Maroc. Ma mère jouait du piano et m'a fait apprendre très jeune cet instrument.
Mais comme nous voyagions beaucoup, l'étude du piano était compliquée, aussi un jour ma mère
m'a-t-elle dit: " Ça suffit, maintenant tu vas apprendre le violon ". Et c'est ainsi qu'un beau
jour on m'a mis au violon.
Pendant la première guerre mondiale, mon père étant mobilisé, je suis entré au Conservatoire de Lyon, pour y apprendre cet instrument. Je n'étais pas chrétien, ma famille était contre le clergé, contre l'Église, contre Dieu. Et lorsque mon père est revenu du front, il m'a poussé vers le socialisme. Quand le parti communiste fut fondé en 1919, il me fit entrer dans les Jeunesses Communistes. Voilà le milieu dans lequel j'ai passé mon adolescence.
En 1921, tout en poursuivant mes études de composition au Conservatoire, avec Savard puis Florent Schmitt, mon père m'a dit: " Tu veux faire carrière, et une carrière de musicien ? Alors il faut que tu fondes une chorale de travailleurs, à Lyon! ". Mon père avait une arrière-pensée idéologique en disant cela: la musique l'intéressait moins que la politique; il s'agissait de faire chanter le peuple pour le peuple. J'ai donc fondé cette chorale. Mais en chantant des chorals je prenais inconsciemment le chemin de l'esprit: pendant que nous chantions les chorals de Bach, l'idée de Dieu se révélait en moi. J'avais vingt ans.
Je gagnais ma vie avec mon violon. Ma femme, que j'avais connue au Conservatoire, y avait fait ses études de piano. J'ai pratiqué toutes les activités possibles pour un instrumentiste, les pires et les meilleures, et ce n'était pas toujours commode. Puis un jour, j'ai rencontré, et ce fut une rencontre décisive pour moi, le peintre Albert Gleizes, fondateur du cubisme.
Gleizes, qui était un penseur, un philosophe autant qu'un peintre, avait acheté une maison dans la vallée du Rhône, et en avait fait un gîte pour les artistes désireux de rompre avec la civilisation industrielle et de se rapprocher de la terre et du peuple. Alors nous avons quitté un beau jour la ville et nous sommes partis à la campagne nous installer dans le voisinage d'Albert Gleizes. Gleizes a contribué de façon décisive à ma formation intellectuelle, spirituelle et aussi esthétique. Nous avons vécu dans sa communauté pendant douze ans. J'y ai fondé une chorale d'enfants. Pendant les mois d'été nous avions un théâtre d'enfants que ma femme avait créé. Les membres de notre communauté nous aidaient à faire les costumes et les masques: en bref, nous menions une vie sympathique, simple et authentique.
Puis, ce fut la guerre, la deuxième guerre mondiale, je fus mobilisé dans une musique militaire et, plus tard, quand je fus libéré du service, je retournai, dans ces jours difficiles, vers la communauté de Moly Sabata. C'est là que je reçus un jour la visite d'un ami, qui était à cette époque l'un des responsables nationaux de " la Route " des scouts de France.
Il venait me demander un service. Il me dit: " Le gouvernement de Vichy veut développer le scoutisme parmi la jeunesse ", cette jeunesse qui en 1940 était un peu désorientée. " La semaine prochaine, Pierre Schaeffer viendra ici faire une conférence à la Radio de Lyon sur le mouvement scout. Ne voudrais-tu pas, avant et après sa conférence, faire chanter quelques jeunes ? ". Comme c'était un peu mon métier, je donnai mon accord. Mais tout d'abord, je me demandai ce que j'allais pouvoir leur faire chanter. Je peux dire que j'avais dès 1940 dans ma bibliothèque un grand nombre de partitions chorales, mais je dus me rendre compte que je n'avais aucun chant polyphonique, aucune harmonisation populaire qui fût assez simple pour ces jeunes. Tout ce que je trouvais, était trop difficile. Je ne pouvais pas songer à en monter deux en deux répétitions - on ne m'avait donné que deux répétitions -. Il fallait répéter le lundi et le mardi, faire une générale le mercredi, et le jeudi avait lieu la séance.
Alors j'ai pris un recueil de chansons populaires et j'ai écrit deux harmonisations, n'oubliant pas qu'elles étaient destinées à des gens qui n'étaient pas habitués à chanter en polyphonie et qui ne savaient pas lire la musique. Mais pour que cela pût les intéresser, il fallait aussi que ce ne fût pas trop banal. Aussi ai- je évité, en composant ces harmonisations, toute difficulté, vocale ou rythmique, toute difficulté pour l'oreille. Et puis je suis arrivé le premier soir avec ma musique et j'ai dit: " Je vous prie d'avoir confiance. Si vous faites très attention à ce que je vais vous demander, je vous promets que nous pouvons apprendre cette pièce en deux heures ". Et de fait, deux heures plus tard, le premier chant était correctement monté. Le lendemain, je fis de même avec un second. Le troisième jour, je revins pour faire travailler encore ces deux chansons, et le jeudi, nous avons chanté les deux, un chant avant la conférence et l'autre après, de manière agréable.
Je considérais ma mission comme terminée. Mais ces cinquante garçons et filles sont venus me dire: " Oh, Monsieur, restez avec nous ! Ne partez pas, nous allons former ensemble une chorale! ". Je n'avais absolument rien prévu de semblable. et je demandai vingt-quatre heures de réflexion, puis je donnai mon accord et la chose la plus extraordinaire est que nous avons ensuite répété pendant quinze ans tous les jeudis.
Voilà comment est né la Chorale du Scoutisme Français de Lyon. Nous avions commencé avec 50 personnes, trois mois plus tard j'en avais 110 ou 120. Pour cette chorale, j'ai écrit un grand nombre d'harmonisations, c'était ma chorale. Ces gens étaient très heureux, ils manifestaient leur amitié, et je les aimais aussi beaucoup et j'écrivais pour eux. La deuxième chose extraordinaire est qu'au bout de six mois nous avions déjà un répertoire appréciable d'une bonne quinzaine de chants.
Le Quartier Général des Scouts de France, qui se trouvait à Lyon. me dit un jour: " Début mai, c'est la Saint-Georges. Les scouts du district se rassemblent au Théâtre antique de Lyon, et il faut absolument que ta chorale y chante "
Je
ne demandais pas mieux, mais je me rendais compte que je ne pouvais pas diriger les scouts avec mon costume de
ville. Alors je suis devenu scout, j'ai fait ma " promesse " dont je conserve un souvenir émouvant
et sympathique. Je devins donc un " petit scout ". Mais aussitôt après, le Q.G. me dit:
" César, tu viens chez nous, au Q.G., comme maître de chant pour toute la France ". Je ne
m'y attendais pas, je n espérais pas cela, je n'avais jamais songé à quelque chose de ce genre.
Naturellement, j ai donné mon accord, et puis, dans cette nouvelle communauté, il y avait un homme
qui devint mon ami. Il eut une idée, dont il me fit part: " Si tu publiais ces harmonisations, beaucoup
de jeunes se mettraient à chanter ?... Il faut les publier, car tu peux être sûr qu'il y a en France beaucoup d'autres jeunes qui se réuniront
pour chanter ta musique ". Et c'est ainsi que j'ai publié un premier livret de chansons, le premier
recueil A Cœur Joie. On m'a demandé: " Comment veux-tu appeler cela ? " et ce même ami
me dit: " A ta place, je mettrais le titre A Cœur Joie
". C'était vraiment tout un programme. Ensuite, pendant la guerre, j'ai publié quatre autres
recueils. Six mois à peine après la publication du premier, j'ai reçu des lettres écrites
par des scouts de Clermont-Ferrand, de Grenoble, de Chambéry, et d'autres villes dans le voisinage de Lyon,
qui me demandaient: " Chef, venez nous faire chanter, venez faire chanter avec nous, nous vous attendons dimanche
prochain ". Le dimanche, j'y allais, bien sûr, de sorte qu'en 1945, à la fin de la guerre, il
y avait dans le Midi de la France près de vingt chorales déjà qui chantaient mes chansons,
à qui je rendais visite. Je n'avais pas encore l'intention, ni même l'idée de fonder un Mouvement,
je ne pensais pas du tout à les rassembler un jour Mais ces chanteurs en avaient envie.
Lorsque, en 1946, les Scouts de France préparèrent une grande rencontre à Strasbourg, on me dit: " Il faut que tu organises la partie musicale ! ". J'ai donc lancé un appel à la radio: " Que tous ceux qui veulent chanter avec moi viennent à Strasbourg ! ". Lorsque j'arrivai là-bas, il y avait 400 personnes qui m'attendaient pour apprendre avec moi dix chants environ composés par un musicien de la ville, destinés à un jeu dramatique qui devait être donné sur les marches de l'Université, Nous avons travaillé une semaine au bout de laquelle nous avons chanté l'œuvre avec les 400 choristes. A la fin, on m'a demandé: " Quand nous revoyons-nous pour chanter à nouveau ensemble ? ". J'en ai donc parlé avec Reine Bruppacher, qui était déjà ma secrétaire à Lyon, une collaboratrice dynamique, dévouée et intelligente. Et c'est elle qui m'a dit: " Ce qui va se passer est très simple. Nous allons adresser un appel à tous ceux qui ont une chorale, tous ceux qui ont chanté avec vous, à tous ceux qui chantent votre musique. Nous nous réunirons à Paris, et nous déciderons ensemble de la suite à donner ".
Et un beau jour nous les avons convoqués, et 80 chefs de chœur ou représentants de chorales se sont retrouvés à Paris. C'est là, à ce moment précis, que fut décidé en commun la fondation d'un " Mouvement ". Nous n'avions pas d'argent, pas de locaux, mais de la conviction et de l'enthousiasme, sans lesquels on ne peut rien créer. A la fin de cette rencontre, le Mouvement existait, il venait d'être fondé, nous en avions tenu la première Assemblée Générale.
Ensuite nous avons pris contact avec le Ministère de l’Éducation Nationale, qui venait de m'engager comme instructeur d'éducation populaire. Il fut décidé que toutes les chorales qui s'étaient créées jusque là devaient partout s'efforcer de se faire connaître, de faire savoir leur existence par la radio ou par des concerts. C'est ainsi que les choses ont pris leur cours.
Lorsque
le Mouvement commença à se mettre en route, en 1946, je me trouvais toujours, dans chaque visite
que je faisais, en face de chefs de chœur qui étaient de purs amateurs: ils avaient de l'enthousiasme,
mais peu de technique.
Alors Reine Bruppacher me dit: " Tout d'abord il est nécessaire d'organiser des stages de formation. Il est indispensable de pouvoir travailler avec les gens pendant une semaine pour leur apprendre le " métier " et leur montrer le chemin de la technique de la direction du chœur ".
Nous avons organisé un premier stage aux environs de Paris: vingt participants y sont venus. Nous avons passé ensemble une semaine, et parmi les 20, il y en eut cinq qui furent d'extraordinaires propagateurs de notre cause. Ce qui fut fait dès cette époque était merveilleux. Aujourd'hui, nous organisons toute une série de stages, et nous sommes conscients de notre mission. Nous savons que le travail qui n'avait été commencé que pour le plaisir des chanteurs est devenu une tâche importante; celle de défendre la musique. Car aujourd'hui la musique en France est malade, parce qu'on ne veille pas au véritable enseignement musical dans les écoles. Les professeurs de musique sont d'excellents musiciens à qui on ne donne pas la possibilité de répandre la musique: les emplois du temps étant trop chargés il n'y a pas de temps suffisant pour la musique. Il nous apparaît clairement - Marcel Corneloup, successeur de Reine Bruppacher comme secrétaire général du Mouvement l'a affirmé - que dans cinq ans nous serons probablement de ceux qui détermineront un nouvel enseignement musical français.
Je ne peux me dispenser de parler de nos rapports avec les pays étrangers. L'une des grandes découvertes, l'un des grands enrichissements, dans le cours de notre action, je les dois à François Bourel qui avait chanté avec moi dans les débuts de ma Psalette de Lyon. D'Offenbourg, où il travaillait à l'établissement de relations culturelles franco-allemandes, il m écrivit une fois: " César, je viens de rencontrer des musiciens allemands qu'il faut que tu connaisses. Ce sera très précieux pour A Cœur Joie ".
C'est
de cette façon que je participai avec ma Psalette de Lyon à un Festival de chant choral à
Wanne-Eickel en 1952: de là datent mes premières relations avec Fritz Jöde et Gottfried Wolters.
La façon dont Gottfried Wolters dirigea le Chant commun me fascina: je vis que chaque participant avait
une partition en mains (chacun avait reçu la musique de tout ce qui allait être chanté). J'ai
trouvé cela tout à tait extraordinaire et inhabituel pour des Français ! J'ai observé
cet homme ensuite sur son estrade, qui pendant deux heures, sans arrêt, faisait chanter des pièces
difficiles, des morceaux faciles, faisait jouer des cuivres: c'était fantastique ! Je suis revenu en France
avec la certitude d'avoir beaucoup appris.
Je pense vraiment que le Mouvement A Cœur Joie a donné une impulsion musicale en France qui s'avère fructueuse. Nous avons certainement contribué à éveiller de nouveau, en beaucoup de jeunes français, l'amour de la musique. C'est arrivé sans que nous en ayons l'intention précise, sans que nous l'ayons nettement recherché: quand nous chantions ensemble nous chantions avant tout pour le plaisir de chanter. Et nous avons remarqué qu'à cette joie du chant s'ajoutait celle d'être ensemble, la joie de se sentir reliés les uns aux autres. D'année en année, je me suis persuadé - et maintenant plus que jamais - que le travail que nous faisons dépasse le domaine proprement musical, qu'il est une mission sociale. Le chant commun rend l'individu plus fort et plus libre, il lui donne confiance et goût de vivre.
Il est difficile de vivre dans la société contemporaine qui est incertaine, écrasante, menaçante, lourde à supporter. La jeunesse d'aujourd'hui n'a rien à quoi elle puisse se rattacher; partout en Occident règne le désordre né du confort et de l'abondance. Mais de nos communautés chantantes sortent des jeunes gens plus décidés, plus confiants et plus fermes en face de la vie. Et c'est l'essentiel.
Et quand je pense à nos rencontres internationales, je suis sûr que nous travaillons aussi pour la paix. Ainsi notre travail est bien aussi important que celui des politiciens, sinon plus ! Les hommes politiques rédigent des rapports et font des discours. Nous, nous ne faisons pas de discours; nous disons aux gens " Viens chanter avec nous ! " sans conditions, sinon celles de la disponibilité et de la courtoisie.
(Le Chef de Chœur, n° 12, 1966)