Cent fois sur le métier...

Dernier message aux chefs de chœurs
Je veux revenir encore sur la fonction éminente de "chef de chœur". J'ai déjà dit que celui-ci, pour remplir sa mission libératrice - éducatrice - devait s'appuyer premièrement sur une réelle technique musicale.
Dans ce moment crépusculaire de la civilisation machiniste où tant de choses se dégradent, dégradation résultant de la multiplication des vivants et des innombrables applications scientifiques, dans un tourbillon qui balaie la terre entière, on constate que cette multiplicité efface - fatalement - la nécessité, lente et soutenue de l'acquisition des secrets du métier.
Dans toutes les techniques - arts, sciences, enseignement, santé, industrie, commerce... - on répond à l'afflux de candidats à cette connaissance du métier (et des nouveautés incessantes qui l'enrichissent) par une information accélérée sous la forme de carrefours, de sessions, de stages.
Signe des temps: tout s'accélère, tout se condense. En A Cœur Joie nous n'avons pas échappé à cette obligation et il faut reconnaître que, des stages que nous avons inaugurés dès 1946 (Saint-Cloud) il est sorti tout de même un Mouvement qui, à bien des égards, sert d'exemple pour tout ce qu'il a maintenu, rénové ou inventé.
Le stage, par sa dimension, n'est qu'un court moment de prise de contact avec les techniques sans l'application desquelles on n'obtiendra jamais les résultats recherchés pour l'application festive et formatrice étroitement liée à la noble fonction de chef de chœur.
On sait combien j'ai toujours reconnu l'importance du côté ouverture, et cordialité de celui-ci. En regardant le passé on ne niera pas que dans nos premières années A Cœur Joie les jeunes chefs de chœur réussirent à attirer et grouper de jeunes "chanteurs" bien plus par leur enthousiasme que par la sûreté de leur solfège... Mais il fallait accepter cette précarité pour l'établissement d'un avenir valeureux. (Je n'oublie pas, pour la solidité musicale et leur goût sûr, certains de ces jeunes chefs tels Christian Legros à Clermont-Ferrand et l'abbé Pollet à Chambéry qui faisaient d'excellente besogne à la direction de leur chorale scoute),
La polyphonie la plus simple apporte à ses usagers le plaisir de l'harmonie : séduction de l'accord offerte aux plus dépourvus de contacts musicaux. Mais non sans le risque de les installer dans une médiocrité musicale si le directeur doit en rester à ce stade élémentaire; la "chorale" pourra survivre de longues années, les choristes s'y succéder sans le moindre profit émancipateur de ses membres.
Cette émancipation ne commence qu'avec d'autres exigences du directeur, tant dans le choix du répertoire que dans la qualité du travail.
Exigences dans l'exactitude des "dimensions", justesse dans l'intonation mélodique et polyphonique, précisions du rythme, intelligence de l'expression (phrasés), d'où sensation et respect des nuances et distinction de la vocalité.
Ces découvertes sensorielles élémentaires font partie du programme de nos stages de direction chorale, mais ce n'est qu'avec une longue pratique d'écoute, en plus de l'acquis technique (solfège) que l'oreille devient assez experte pour faire progresser le chœur.
Un long temps permet de mesurer les désirs, les transformations, l'acheminement vers ce "toujours mieux" d'une chorale passant des balbutiements au stade du bon ensemble. Cette ascension repose uniquement sur les qualités régulièrement conquises de son chef.
Si l'amateur de faible culture parvient à une animation quasi correcte d'un chœur de jeunes pour l'exécution d'un répertoire facile, seul le vrai technicien se conçoit pour la direction d'un Ensemble vocal. La majorité de nos Ensembles vocaux français est entre les mains de professionnels, généralement professeurs d'éducation musicale.
Ces ensembles vocaux que nous écoutons chez eux, en Rassemblements ou aux Choralies provoquent notre juste admiration pour "le travail bien fait", la perfection d'exécution de "musiques-messages" et pas seulement de "musiques-divertissements".
Cette admiration attentive (beauté de l'œuvre, impeccabilité des "justesses", intelligence vocale de l'expression collective, participation visible de chacun des exécutants) doit "obliger" les jeunes chefs à l'acquisition clairement éveillée du bagage des connaissances qui font le bon chef de chœur. Ce bagage est à la disposition de celui qui le désire, sans oublier jamais que les stages et les rassemblements ne sont que des nartex qui ouvrent sur le temple de la connaissance...
Cette connaissance se gagne de deux manières: "scolairement", si j'ose dire, en consentant à se confier à un professeur et même à suivre des cours (nous sommes enfin libérés des limites d'âge - la culture est vraiment "permanente") et "activement" : tout jeune chef doit appartenir comme choriste à un bon ensemble afin d'y apprendre la pédagogie: "regarder" le chef en action devant son ensemble, devant un pupitre, dans sa manière de mener le montage d'une œuvre, laquelle plus loin que le rideau - plaisant - de la polyphonie rappelle à l'exécutant (le vrai jouisseur de la musique plus que l'auditeur...) qu'on ne chante pas n'importe comment et n'importe quoi (le blé ou l'ivraie), bref, que chaque fragment d'un chœur doit être purgé des miasmes qui assombrissent, si on les laisse proliférer, la lumière que tout homme porte en son cœur.
Aimez et parfaites incessamment votre ouvrage... "Polissez-le sans cesse et le repolissez".
Lyon, Hôpital Saint-Luc, juillet 1972.
César GEOFFRAY.