César Geoffray
par Marcel Corneloup (1974)
Les historiens se pencheront sur César Geoffray. Ils l'identifieront au renouveau choral français au milieu du XXe siècle. Ils cerneront sa personnalité: le compositeur, le chef de chœur bien sur, mais aussi le pédagogue étonnant dont l'influence marqua plusieurs générations de jeunes qui le prirent comme maître. De là naquit le mouvement A Cœur Joie. Les témoignages que nous rassemblons dans "Chant Choral" sont le fait de "témoins" qui le connurent, chantèrent avec lui (ce qui est très important). Certains reçurent son enseignement comme des disciples, d'autres partagèrent les moments privilégiés de l'aventure qui commença en 1940 et se poursuit maintenant au delà de la mort.
Ceux qui ont chanté avec César Geoffray savent le pouvoir qu'il exerçait. La répétition n'était pas seulement la mise en place d'une polyphonie ou la préparation d'un concert. C'était deux heures de vie intense, de joie profonde. Dans les stages, chaque jour, nous attendions impatiemment la fin de l'après-midi: nous nous rassemblions autour de lui. César Geoffray nous enseignait et nous rendait heureux. L'œil, le doigt, le sourire, l'expression (un visage d'ange aux sourcils de Méphistophélès), nous maintenaient sous le charme musical le plus profond en même temps qu'ils contribuaient à l'exigence la plus absolue: nous découvrions le plaisir du chant choral dans toutes ses dimensions, humaines et techniques. La justesse d'un intervalle, la précision d'un rythme, l'équilibre d'un accord se reflétaient sur son visage et pénétraient nos corps et nos âmes. De cette école merveilleuse sont sortis des centaines de chefs de chœur qui ont fait A Cœur Joie et essayé de faire partager à d'autres ce qu'ils avaient eux-mêmes découvert.
Sans le savoir il se définissait comme chef de chœur lorsqu'il écrivait à des éducateurs: "Autant que la parole et plus encore sans doute que la tenue du corps, compte la tenue du visage, vivant miroir de l'âme et de l'esprit. C'est là que se reflète l'homme véritable en son degré d'évolution... Le visage de l'éducateur exprime donc l'autorité, mais une autorité bienveillante, souple, soutenue par un fond de sourire qui met en confiance, sourire contenu qui peut s'épanouir en franc rire à certains moments. Sourire c'est montrer une volonté de communication, c'est affirmer qu'on écoute celui qui vous parle comme c'est aussi réclamer l'attention de celui à qui l'on parle ou qu'on enseigne".
Il était la jeunesse. Cet homme mûr, entre 40 et 60 ans, a créé un mouvement de jeunes qui en lui se sont reconnus. Il avait leur enthousiasme, leur élan, leur générosité. Il gardait magnifiquement le don d'émerveillement comme un secret de l'enfance. Avec eux, il pouvait marcher, partir à l'aventure. Il les entretenait de manière simple,franche, directe. Il leur parlait exigence, effort, pureté. Il les tendait vers la qualité. Trente ans plus tard, avec les mêmes valeurs, il trouvait la même audience. Je l'ai rencontré, j'avais 20 ans: ses 47 ans n'étaient qu'accueil et spontanéité. Apres la répétition, à la chorale universitaire de Chalon-sur-Saône, je suis allé à lui. le train nous ramena ensemble. En le quittant j'étais sûr d'avoir rencontré un ami. Nous sommes des milliers à avoir connu cet instant qui devait marquer profondément nos vies. Quand il nous convia au premier grand rassemblement (Cham 50), nous partîmes avec nos toiles de tentes, nos recueils A Cœur Joie en poche, des polyphonies en tête pour retrouver celui que nous appelions César en ne sachant pas très bien s'il était un grand frère, un maître, ou tout simplement un ami, un chef au milieu des autres. Tout cela sans doute.
Les jeunes. Il a aimé les jeunes: il se plaisait au milieu d'eux. Il fut complice de leurs amitiés naissantes, il a chanté leur mariage, vu naître leur foyer. Il leur a fait confiance. A ceux, timides, qui avaient compris A Cœur Joie, il donnait assurance, les incitant à faire chanter là où ils se trouvaient. Il n'a pas douté du pouvoir et de la force qui sommeille en chacun d'eux. Il a permis à ceux qui le souhaitaient de s'accomplir. Ce sont eux d'ailleurs qui, autour de lui, ont fait A Cœur Joie: les collaborations ne lui manquèrent jamais. Il les éveillait par son contact, par ce don de rassembleur qu'il possédait et qui ne trompe pas ceux qui ont 20 ans.
Il fut aussi (et nous abordons le rôle de l'éducateur) la polyphonie des pauvres, des humbles, des déshérités, de ceux que rien n'appelait à la musique. Il travailla en milieu populaire. A ceux qui n'allaient pas au concert, qui ne pratiquaient pas l'instrument, qui n'étaient inscrits à aucune école de musique, il disait: "venez, nous découvrirons la polyphonie; le plaisir de chanter ensemble est incomparable; par le chant choral vous entrerez dans la musique". C'est ainsi qu'il ouvrit des portes, suscita des vocations. Il n'hésitait pas à aller faire répéter une petite chorale: il se donnait à elle entièrement, l'entraînait comme il l'aurait fait pour un chœur affirmé. Et à toutes les amitiés nées dans ces foyers du monde choral les plus humbles, il demeurait fidèle. Ceux qui avaient chanté avec lui savaient qu'ils le retrouveraient.
A cette tâche César Geoffray s'était préparé (sans le savoir sans doute) à Moly-Sabata, la communauté d'Albert Gleizes. On peut s'interroger et voir une contradiction entre cette communauté plutôt repliée et A Cœur Joie largement ouvert. Comment l'une engendra l'autre ? La contradiction n'est qu'apparente. Moly-Sabata fut le lent mûrissement d'une pensée indispensable à l'action. Ce que Gleizes enseignait allait prendre forme concrètement quelques années plus tard. Je ne sais si Gleizes pensait spécialement à César Geoffray, mais parmi ceux qui vécurent avec le peintre il semble bien qu'il fut celui qui réalisa le mieux l'idéal du groupe: l'artiste dans le peuple. Lorsque, sur l'invitation de Gleizes, la communauté, pour subsister, commença à se disperser, César Geoffray était prêt: ses bras grands ouverts, aussi accueillants que son sourire, invitèrent à chanter tous ceux qui le voulaient. L'art choral populaire pouvait prendre son élan sur des racines profondes. On sait ce qui se passa.
Je voudrais maintenant parler du compositeur. Un point me parait tellement important que je laisserais de côté la technique, l'écriture, la pensée même. J'y reviendrai plus tard. Ce que je retiens de ce message musical, c'est la disponibilité du compositeur à l'image de celle du chef de chœur. Je serais tenté de dire que César Geoffray fut un compositeur fonctionnel. Rares sont chez lui les œuvres libres, écrites sans souci des autres. Il poursuivit jusqu'à sa mort la démarche de la Belle aurore (une harmonisation pour un groupe de jeunes inexpérimentés). Aux chorales qui l'invitaient il apportait une polyphonie nouvelle; pour les rassemblements il composait des cantates. Presque toute sa vie de compositeur fut une réponse à des demandes.
Dans cette réponse à des besoins il savait à qui il s'adressait. De "Clair matin" à "La très belle dame" que de réponses différentes. Il "pesait" - il aimait ce verbe - très exactement les difficultés et pliait sa pensée aux Exigences d'une technique qui à tout moment devait être fonctionnelle. Aucune page qui ne soit gratuite ou le fait du bon plaisir du compositeur: mais des pages faites pour les chanteurs, des bijoux ciselés pour un petit groupe ou les chorals de "Salut au monde" pour 3 000 choristes rassemblés dans un théâtre, en plein air. Il n'y avait pas avec lui de divorce entre le compositeur et le public. César Geoffray à sa table de travail était dans le public, se sentait déjà au milieu des choristes auxquels demain il apprendrait ce qui s'élaborait à cet instant. La pensée du compositeur devenait à tout moment la matière du chef de chœur. Compositeur et chef de chœur ne faisaient qu'un. Il n'a jamais dit-: "je compose, à vous de chanter". Dans ce cas le créateur gémit souvent, attend longtemps: ses œuvres alimentent surement les réflexions des musicologues, elles ne nourrissent pas toujours les choristes pour lesquels elles étaient censées être écrites. En 1955 César Geoffray s'adressait aux musiciens français et posait cette question: "Quel Hindemith français résoudra le problème ?". La réponse aujourd'hui nous la connaissons: César Geoffray fut cet Hindemith français. Son œuvre est incomparable. Les étrangers ne s'y trompent pas. Depuis des années ils ont accueilli et salué celui qui différencia la voix (dans "sa sonorité et son mécanisme") de l'instrument et traita le chœur en conséquence dans l'optique d'un art largement ouvert à tous.
Enfin César Geoffray s'est exprimé abondamment sur son art, son action, son engagement, sa pensée. Il a écrit, beaucoup écrit. Chaque mois dans le journal A Cœur Joie (de 1955 à sa mort), puis dans la revue "Le Chef dechœur" (à partir de 1964) s'adressant aux choristes ou aux responsables, il livra ses réflexions tant sur le métier de compositeur que sur l'engagement ou la technique indispensable à ceux qui pratiquent la polyphonie. Les préfaces des recueils, les articles dans des revues spécialisées complètent ces témoignages d'une époque de sa vie sur laquelle les documents ne manquent pas. Il n'est pas possible aujourd'hui de trahir sa pensée, de l'interpréter même. Il a dit lui-même ce qu'il a fait, ce qu'il pensait, le sens profond de son action. Nous publierons dans le courant de cette année un "César Geoffray par ses textes" préparé avec la collaboration très précieuse de Michel Burgard qui consacre au créateur d'A Cœur Joie son cours de musicologie à l'Université de Reims. Les textes seront présentés par centres d'intérêt. Ce sera un document capital auquel il faudra se référer chaque fois que l'on voudra parler de l'homme, de sa musique, de son œuvre et du chant choral demain.
Est-il trop de dire: parce qu'il a été, plus rien en ce domaine n'est comme avant. Je ne le crois pas. Il a révélé les dimensions véritables de la polyphonie, au-delà de la musique. Il l'a mise au service de l'homme pour son épanouissement, son bonheur. Il l'a conçu comme une nourriture; jusqu'à son dernier souffle il a pensé que tous les êtres en avaient besoin.
N'écrivait-il pas à propos de la formation des chefs de chœur:
"Il est donc entendu que tous ces aspects(*) de notre mouvement sont simultanés et que l'ascension à une technique de plus en plus sérieuse, ne devra jamais faire perdre de vue que dans des milliers de communes françaises il y a place pour cette petite "cellule musicale" pauvre de moyens, riche d'espoirs (d'art et d'harmonie) qui aura besoin de nos conseils, de notre vigilance lorsqu'elle verra le jour et risquera ses premiers pas".
MARCEL CORNELOUP
"Chant choral" n° 5 - 1974
(*) César Geoffray avait parlé de la culture instrumentale, de l'enseignement musical, de la culture du choriste, etc.