Polyphonie, mon beau souci

César Geoffray

Dès le moment où je fus admis comme auditeur d'une classe intermédiaire de violon au Conservatoire de Lyon en 1914, admission qui devait déterminer un avenir de musicien, je partageai mes heures de liberté, hors celles, importantes, consacrées à l'instrument et au solfège, entre la marche et la lecture. A dix-huit ans il n'y avait guère de rues, de ruelles, de culs de sac de ma ville que je n'avais parcourus le nez au vent. De même pour les campagnes-banlieues dont les tramways me déposaient à leur terminus et d'où je revenais pour mon plaisir en promeneur, ces deux activités, marche et lecture, se combinant souvent, je lisais en marchant.

Marcher beaucoup, loin, aisément, confirmait le côté actif de mon caractère ainsi que là tendance jamais effacée à l'admiration. J'admirais la nature dans toutes ses saisons, mes maîtres - je les aimais malgré leurs réprimandes - mes camarades, qui dans l'ensemble jouaient mieux de leur instrument que moi, et tant d'autres choses !

De ce temps je n'oublierai jamais la séance de la classe de musique de chambre de l'école à laquelle j'étais tenu d'assister, qui me fit découvrir et admirer la musique. Cinq élèves des classes supérieures consacrèrent une heure et demie à l'étude et la mise en place de la Marche funèbre du quintette de SCHUMANN pour piano et cordes. Pour la toute première fois je goûtais l'émotion sans limite de la musique et je découvrais les possibilités de celle-ci dans la dilatation du coeur humain.

C'est à la lecture que je dois le plus clair des notions acquises - diverses, successives et contradictoires - seulement distrayantes et anodines dans les commencements avant de devenir sérieuses, choisies et déterminantes.

La bibliothèque paternelle suffisait à ma seule distraction et au besoin élémentaire d'information, vraie ou romancée, des faits et gestes de l'humanité (les quelques rébarbatifs ouvrages traitant de politique et de sociologie me laissaient indifférent...).

La soif de vraies connaissances devait venir enfin au contact - hors del'école où je n'ai pas le souvenir d'un seul condisciple préoccupé d'autres problèmes que ceux se rapportant à la musique - d'une jeunesse ardente, passionnée, garçons et filles de mon âge que je fréquentais à la Chorale des Fêtes du Peuple où je faisais mes premiers essais de direction (1921). Les 50 jeunes ouvriers qui la composaient m'offraient l'image d'une communauté active où différentes tendances philosophiques s'affrontaient, après les répétitions, dans de généreuses discussions, à la recherche de solutions politiques qui pourraient améliorer l'homme en société.

A ces contacts hebdomadaires tout allait se préciser et je n'étais plus loin, en regardant vivre cette communauté, en l'écoutant, d'établir un choix dans mes lectures, en quête des voies, touffues, désertiques, voilées qui me conduiraient après un long labyrinthe à un "essentiel" dont je ne saurais plus me détacher.

Aussi parmi cette sélection de livres fondamentaux - aucun roman - qui aident à maintenir un homme "debout et droit" je vous propose, à vousqui considérez convenablement la polyphonie (plus loin que le seul beau plaisir de la musique...) un texte sur la voix de Victor PONCEL, extrait de son ouvrage "Plaidoyer pour le corps" (Plon, Paris, 1937). Depuis 30 ans que ce livre repose dans ma réserve, combien de fois l'ai-je relu ? !... Mais il faudrait se pencher avec la même attention fervente sur tout l'ensemble du livre, avec sa Symbolique des formes et sa Liturgie des fonctions.

"... Dans l'air immobile et bleu... un léger frisson de matière plus délicat que la mousseline, s'est soulevé soudain et propagé en sphères sonores, et c'est le chant du rossignol... Aucune feuille ne tremble et tout le monde de l'esprit est remué. Une conversation règne entre ce petit triomphateur de la vie et de l'amour et les écouteurs silencieux immobilisés dans l'ombre. C'est lui qui triomphe encore d'eux: ils se livrent. C'est qu'un champ magnétique s'est formé autour de l'oiseau chanteur; filet vocal, invisible au regard, où les âmes sont prises.

... Autant la pensée gagne de hauteur au-dessus des phénomènes, autant notre voix d'hommes domine le monde sonore tout entier. Elle y est reine. Elle ajoute aux pensées obscures de la matière un être d'intelligence, suprême réalisation des puissances de l'air.

Il conviendrait de méditer devant son organe. Il est à la fois un solide, résonnant par percussion, une anche battante, une corde vibrante; tous les modes de production sonore et par conséquent de réalisation spirituelle concentrés au même point dans un agencement de la plus savante simplicité. Il est construit en chair... Notre chair et notre sang ont travaillé eux-mêmes à se faire jour à travers le monde obscur. D'eux mêmes ils ont amené jusqu'au dehors une force d'action presque aussi rapide que la pensive et par laquelle la pensée sera puissante... L'oeuvre magique va s'accomplir, auprès de laquelle sera vite oublié l'enchantement du rossignol.

L'organe est à mi-chemin entre la poitrine qui lui soufflera ses passions et la bouche qui, par les résonances de sa voûte, par l'articulation de ses lèvres, véritables organes de préhension de l'air, exécutera dans un minutieux détail les intentions de l'esprit. Lui-même se réserve les fonctions du timbre et du chromatisme mélodique, c'est-à-dire ce qui dans la voix tient en solution le plus d'âme inconsciente, rayonne le charme le plus inexpliqué.

La voix est née. Vous avez entendu, de l'autre côté de la vallée, le cri des bergers ? L'imperceptible pâtre rejoint de la voix une de ces bêtes qui s'égare, appelle son chien, ou simplement il s'amuse tout seul. Ce son nous parvient par-dessus tous les autres, à travers le vent et le torrent, comme une missive royale...

La voix humaine porte dans sa nature une marque inimitable d'humanité... Son timbre est la première puissance du langage articulé; la pensée s'y devine, endormie. Et malgré sa nudité, elle est séduisante et riche, comme si dans sa tenue indifférente elle avait recueilli les secrets des soupirs. La voix de ce petit berger, je l'ai comprise, puisqu'en moi je lui réponds comme je ne faisais ni au rossignol, ni à la mer, ni au tonnerre. Je lui réponds avec ce que j'ai d'immortel.

Les voix humaines se diversifient entre elles comme les vivants dont elles procèdent, en mâles, femelles, neutres, et chacun de ses groupes a ses vertus propres, sur lesquelles influe encore le moment. Il n'est pas en effet de milieu où nos différentes valeurs de qualités retentissent mieux que celui de notre voix.... Et rien n'est plus aisé à observer, au moins dans l'ensemble, que les modifications significatives du timbre suivant nos dispositions morales aussi bien que suivant celles du corps. Il est des voix saines et des voix malades, et il est des voix brutales ou douces, impudiques ou pures. Il est des voix consécutives à tel acte que l'on voudrait cacher, une voix du mensonge. Le médecin et le moraliste ont autant de profit l'un que l'autre à les ausculter... voix dépouillées d'harmoniques insidieuses, voix droites, lisses comme des cierges, plus pures que des yeux sans péché, vos caresses font s'ouvrir des ailes... Il est tel contralto qui m'emmènerait, charmé, jusqu'au bout du monde, s'il n'était pas autre chose qu'une voix. Et telle voix d'enfant me fait errer aux abords d'un royaume de pureté dont je n'ai rencontré ici-bas aucune autre trace...

De même que leurs auteurs formés de chair et d'os, les voix sortent de leur nuit, qui est le silence pour s'attirer ou se repousser, elles s'épousent ou s'ignorent, comme des personnes. Elles possèdent un principe social, étant capables de s'assembler pour concerter entre soi des ouvrages définis, de géométrie, de polyphonie, d'architecture, dont quelques-uns aussi achevés et aussi durables que les pyramides.

La voix humaine est une initiative extraordinaire et absolument originale de l'esprit dans son entreprise ambitieuse à travers la matière. Le second pas sera marqué par une différenciation intelligente des sons. Et ce sera l'étape de la musique, ce sera celle du langage articulé."

Texte à méditer tout particulièrement en ta période actuelle de chaos.

César GEOFFRAY