Entretien avec César Geoffray

par Christian Hubin

Colossal, la face ronde et joviale, les yeux pétillants de malice, César Geoffray, assis sous un platane, regarde en souriant les passants se bousculer sur le trottoir. L'air est tiède, la lumière de Pâques tremble dans le feuillage. N'était l'absence du pastis et des cigales, son large béret basque, ses espadrilles, sa faconde me persuaderaient aisément que nous venons de nous rencontrer dans une petite ville de Provence et qu'il va m'inviter à une partie de pétanque.


Croyez-moi, une chose compte plus que tout : la simplicité.

C'est peu de dire de chacune de ses phrases qu'elle chante : elle rit, elle éclate, chaleureuse et volubile. Par les fenêtres ouvertes sur la cour, d'autres vois, en fugue, s'élèvent par vagues légères. Depuis trois jours, des chefs de choeur venus de France et de Belgique étudient, déchiffrent, répètent sous sa direction.


Dans quelles circonstances - et dans quel but - avez-vous fondé le mouvement international « A Coeur Joie » ?

Tout est né d'une collaboration qui m'a été demandée en 1940 à l'occasion d'une conférence que mon ami Pierre Schaeffer, l'inventeur de la musique concrète, était venu faire à Lyon. Il s'agissait d'apprendre quelques chants à des jeunes gens. J'ai accepté, parce que j'aime beaucoup le chant choral et que, à mes yeux, la polyphonie est une sorte de quintessence de la musique. J'ai été d'autant plus séduit par cette perspective que, même en tant que compositeur, je suis essentiellement un harmoniste ; ce qui m'a toujours intéressé, ce n'est ni le timbre, ni l'orchestre, mais la formation des voix toutes seules, toutes nues, avec lesquelles on peut obtenir une musique extraordinaire, plus humaine que celle de l'instrument. J'ai donc répondu à cette invitation. Par la suite, on m'a demandé de continuer et de fonder une chorale de cent vingt jeunes gens, qui a prospéré très vite et pour laquelle j'ai écrit tout un répertoire de polyphonie. Puis des chorales se sont fondées dans toute la France sur le modèle de celle de Lyon, et le mouvement s'est fédéré. Le premier contact avec la polyphonie populaire ne s'est donc pas voulu éducatif. Il l'est devenu parce que des chorales étaient nées un peu partout et que, leurs directeurs manquant de formation, j'ai estimé qu'il était indispensable de la leur donner. Le mouvement est né officiellement en 1947. Quant aux harmonisations, je les ai conçues de façon qu'elles soient accessibles à tous.


Dans sa préface à l'un de vos cantophones, André Martenot qualifie une part de votre oeuvre de « musique populaire ». Quel sens doit-on donner à l'expression ?

Le mot « populaire » implique le grand nombre et le manque de formation spécialisée. Il ne s'agit évidemment pas d' « art populaire » tel qu'on nous l'assène aujourd'hui à la radio, à travers des chansons ineptes dues à des auteurs ignorant tout de la musique. La vraie musique populaire doit être de haute qualité, mais sans dépasser certaines limites dans la difficulté. Si on écoute, par exemple, les oeuvres chorales de Darius Milhaud, pour qui j'ai beaucoup d'admiration, on constate sans peine qu'il est impossible à des profanes de les interpréter. De même pour les Rechants de Messiaen : c'est l'affaire de virtuoses. Pour ma part, j'ai voulu m'adresser à un public moins initié, sans pour autant négliger la qualité de l'écriture ...


Il s'interrompt un instant, puis balayant d'un geste las des piles imaginaires de microsillons :

... tandis qu'aujourd'hui, n'est-ce pas, c'est le nivellement par le bas.


Va-t-il s'assombrir, dénombrer amèrement les truqueurs et les marchands ? Non, le sourire réapparaît, les yeux brillent. L'air est doux.

Vous n'avez d'abord écrit que des harmonisations ?

Non, j'ai commencé par des pièces d'orchestre, dans l'esprit, d'ailleurs, de Florent Schmitt, dont j'ai été l'élève. Puis des pièces d'orgues, un quatuor à cordes ... J'ai vécu ensuite dans la communauté artisanale d'Albert Gleizes, l'un des fondateurs du cubisme, mais trop grand peintre, et trop pur, pour en jouer le jeu. J'ai pris conscience, près de Gleizes, du rôle de l'artiste dans la société, et il n'est pas de se cloîtrer dans les cénacles. Tant mieux s'il a des intuitions géniales comme Messiaen, qui est l'un des plus grands musiciens de tous les temps ! Mais sa musique est réservée à une minorité. Pour que le message d'un artiste soit réel, il faut qu'il procède de la mentalité d'un Hindemith, ou d'un Orff, qui sont des musiciens authentiques et, en même temps, se soucient de c e que l'on attend d'eux. Il faut oser composer des oeuvres qui seront jugées ésotériques, mais il faut aussi avoir le courage de faire des choses simples ...


Vous reniez donc ce que vous appelez votre « musique de chevalet » ?

Oui. D'ailleurs, elle date de près de quarante ans, et ce laps de temps suffit pour qu'elle soit largement dépassée. Voyez-vous, ce qui caractérise une fin de civilisation, c'est la vitesse. Notre civilisation, à mon sens, est en train de mourir, et elle se précipite. C'est une vieille idée de Pythagore : pendant l'âge d'or, l'oeuvre d'art repose immuablement sur les mêmes canons - voyez les siècles d'art roman. Ensuite viennent l'âge d'argent, l'âge d'airain, l'âge de fer : c'est le nôtre, je crois. Tout y vieillit précipitamment.


Vous avez dit tout à l'heure d'une oeuvre que nous écoutions que ses qualités n'excusaient pas son manque d'actualité ...

C'est une remarque que je pourrais faire à propos de celles que j'ai écrites voici quarante ans. L'artiste est appelé à se dépasser continuellement jusqu'à la minute finale, il n'existe pas d'absolu. Celui qui s'arrête est perdu.


Une telle exigence ne risque-t-elle pas, à la limite, de se révéler nocive ?

Je ne crois pas, elle crée une excitation permanente. Si vous êtes assez fort, vous prenez toujours « le tournant ».


Et vous sautez dans tous les « derniers bateaux » par crainte de dater ... ?

Pas nécessairement : vous chassez le bateau de sa cale sèche.


Mais la personnalité d'un créateur peut-elle être à ce point malléable ? Vous-même, vous restez sans doute insensible à certains mouvements qui ne correspondent pas à votre nature ni à vos goûts ?

Bien sûr. Il faut absolument garder une ligne de conduite, des racines. C'est sur ces piliers et ces fondations que l'on modifie. Inventer et renouveler, mais sur le terreau d'une tradition : voilà comment je concilie mes contradictions ...

in « Marginales », Revue bimestrielle des idées et des letres, Bruxelles,
24e année, n° 126, juin 1969.